Pourquoi ne pas laisser les enfants regarder des films et séries « pour adultes », selon l’expert

Quels films sont adaptés aux enfants ? Comment choisir les séries familiales ? Exemples de contenus pour enfants

La grande, immense production de films, séries et dessins animés, tout comme leur accès facile, pose un gros problème à nous parents : l’exposition de nos fils/filles à des contenus inadaptés à leur âge. L’accès aux contenus visuels est aujourd’hui plus immédiat que jamais : séries, films, vidéos en ligne et dessins animés sont accessibles d’un simple clic et les enfants entrent souvent en contact avec eux bien plus tôt que par le passé.

Dans ce scénario, de nombreux parents se demandent si c’est vraiment un problème de permettre à leurs petits de regarder des films, des séries, etc. conçus pour un public plus âgé. Les enfants, quant à eux, sont toujours particulièrement curieux et insistent souvent pour regarder ce qu’ils entendent, même s’ils ne sont pas toujours capables de comprendre une partie de ce contenu.

Le merchandising ne nous aide pas, et tout devient à la mode, avant même que nous nous en rendions compte, avant même de le regarder. Juste pour donner un exemple : pensons à Wednesday, une des séries cultes de ces dernières années. Le personnage, à la fois drôle et sinistre, entre dans nos maisons sous forme de sweat-shirts, d’œufs de Pâques et de friandises. Il semble qu’il n’y ait pas de limite d’âge, il est donc normal que même les plus jeunes fils et filles puissent demander à regarder la série. Pourtant mercredi ne propose pas d’intrigue taillée sur mesure pour un public d’enfants.

L’enjeu n’est pas seulement la compréhension d’un film ou d’une série : la différence entre comprendre une histoire et disposer des outils émotionnels pour la gérer est considérable. Et avouons-le, cette chose nous échappe de plus en plus souvent. Anticiper le temps des enfants du point de vue du contenu visuel peut influencer leur développement émotionnel, leur perception des relations et la construction de leur image du monde. Ces effets ne sont pas toujours immédiats ou évidents, mais cela ne veut pas dire qu’ils n’existent pas.

Nous avons discuté de ce sujet avec le Dr Miolí Chiung, psychologue et psychothérapeute.


Compréhension cognitive et émotionnelle

« Mais oui, il n’a pas peur de toute façon ! Combien de fois nous l’avons-nous dit, peut-être pendant que notre fils regardait une scène à côté de nous qui était un peu plus bruyante que prévu. Après tout, les enfants d’aujourd’hui semblent si intelligents, si avancés. Ils comprennent tout, ils posent des questions intelligentes, ils évoluent dans le monde avec une confiance qui nous surprend parfois. Et puis il vient presque spontanément de penser : peut-être qu’il est prêt. Alors, petit à petit, la barre est abaissée. Une série vue ensemble, puis une autre. Et puis peut-être des titres que tout le monde connaît commencent à circuler – Wednesday, Stranger Things, Squid Game – qui, derrière des couleurs vives et des personnages captivants, cachent des contenus tout sauf légers ».

Mais il ne suffit pas de s’assurer qu’un film, une scène, ne fait pas peur, de prendre à la légère la limite d’âge recommandée, en exposant les enfants à des contenus destinés aux adolescents ou aux adultes.

« Nous avons l’habitude d’utiliser la peur comme un thermomètre : s’il ne pleure pas, s’il ne fait pas de cauchemars, s’il n’a pas peur, alors tout va bien. Mais les enfants ne travaillent pas comme ça, ou du moins pas seulement comme ça.

Parfois, ils ne disposent pas encore des outils nécessaires pour reconnaître ce qu’ils ressentent. Ils ne savent pas comment dire cette chose qui me dérange, alors ils gardent tout à l’intérieur, ou ils le transforment en autre chose. Plus de nervosité, plus d’irritabilité, des difficultés à s’endormir, des petits changements qu’on ne relie pas toujours à ce qu’ils ont vu. Et surtout, il existe une différence importante entre comprendre et faire face.

Un enfant peut parfaitement suivre l’intrigue, se souvenir des personnages, anticiper les scènes. Mais cela ne veut pas dire que je suis prêt, émotionnellement, à entrer dans ces histoires. »

De nombreux enfants peuvent suivre des intrigues complexes, se souvenir des personnages et anticiper les développements narratifs. Cela peut donner l’impression qu’ils sont prêts pour un contenu plus mature. Cependant, la compréhension cognitive ne coïncide pas avec la maturité émotionnelle. Un enfant peut comprendre ce qui se passe dans une scène, mais ne pas encore disposer des ressources internes nécessaires pour traiter les émotions que cette scène suscite.

Que se passe-t-il lorsque les enfants voient des films inappropriés

« Lorsqu’un enfant entre trop tôt en contact avec un contenu violent ou très intense, quelque chose d’évident ne se produit pas toujours. Il n’y a pas toujours de sonnette d’alarme claire.

Mais souvent, quelque chose bouge quand même. Il peut s’habituer à certaines images, et donc les ressentir de moins en moins fort. Il peut commencer à envisager des dynamiques relationnelles normales faites de vengeance, d’agression et de manipulation. Il peut se construire, sans s’en rendre compte, une idée du monde un peu plus dure, un peu plus confuse. Et puis il y a un autre aspect, encore plus délicat : l’avancée. Chaque époque a ses pensées, ses questions, ses époques. Lorsque nous introduisons trop tôt des thèmes tels que la violence, la mort, les conflits profonds entre les gens, c’est comme si nous demandions aux enfants de sauter plus qu’ils ne peuvent mâcher. Certains semblent y arriver. Mais le coût, parfois, peut être vu plus tard. »

Il faut essayer de vivre avec plus de sérénité les limites d’âge préconisées dans les films ou séries. Il ne s’agit pas d’une imposition autoritaire, tyrannique et insensée qui cherche à remplacer notre libre arbitre ou notre rôle d’adultes et de parents. Respecter les âges recommandés ne signifie pas limiter ou protéger excessivement, mais accompagner progressivement la croissance de nos garçons/filles. Tout comme c’est le cas dans d’autres domaines du développement, l’exposition à un contenu visuel nécessite également suffisamment de temps et une attention consciente de la part des adultes.

Certaines limites d’âge nous permettent de jouer un rôle de filtre, afin de décourager directement les crises de colère les plus intenses. Si nous restons fermes sur notre position les premières fois, nous n’aurons pas à nous battre toutes les autres fois. Nous utilisons ces filtres intelligemment, apprenant à faire confiance à celui qui a pensé à cette histoire adaptée à un certain type de public.

Les histoires conçues pour un public adulte ou adolescent contiennent souvent des dynamiques relationnelles complexes, des conflits intenses, des tensions psychologiques ou des thèmes difficiles tels que la perte, la vengeance ou la violence. Même lorsqu’ils ne génèrent pas de peur explicite, ces récits peuvent être émotionnellement stimulants.

De plus, les enfants ne sont pas toujours capables de verbaliser ce qu’ils ressentent. Ils peuvent intérioriser des émotions confuses, sans les relier directement à ce qu’ils ont vu. Il est donc plus difficile pour les adultes de reconnaître tout inconfort. Le changement peut se manifester indirectement : augmentation de l’irritabilité, difficulté à dormir, augmentation de l’anxiété ou besoin d’être rassuré.

Il est important de rappeler que le développement émotionnel suit son propre rythme, souvent plus lent que le développement cognitif. Forcer cette évolution par des contenus inappropriés peut créer un décalage entre ce que l’enfant comprend et ce qu’il est capable de gérer émotionnellement. Cette distance, si elle se répète dans le temps, peut influencer la façon dont il interprète les relations et les situations du quotidien.

Les effets invisibles d’un contenu trop intense

L’un des aspects les plus délicats d’une exposition précoce à un contenu « adulte » est que les effets ne sont pas toujours immédiats. Des réactions évidentes telles que la peur ou les cauchemars ne se produisent pas toujours. Le changement est souvent plus subtil et graduel.

S’habituer à des images fortes ou à des dynamiques relationnelles agressives peut réduire la sensibilité émotionnelle. Les scènes de conflit, de vengeance ou de manipulation, si elles se répètent, risquent de faire partie de l’imaginaire normal de l’enfant. Cela ne signifie pas que les enfants imitent automatiquement ce qu’ils voient, mais cela peut influencer leur perception de ce qui est acceptable ou commun.

De plus, certains récits introduisent des thèmes complexes, lorsque ces thèmes arrivent trop tôt, l’enfant peut se sentir désorienté, même sans s’en rendre compte. C’est également ce qui se produit lorsque l’on parle d’exposition à des contenus sociaux inappropriés.

Un autre élément à considérer est la construction de l’image du monde. Les contenus visuels contribuent à former des attentes par rapport à la réalité. Si les histoires proposées sont majoritairement dures, conflictuelles ou caractérisées par une tension constante, l’enfant peut intérioriser une vision plus rigide ou menaçante de la réalité. Cela ne se produit pas consciemment, mais grâce à l’accumulation d’expériences visuelles. Nous ne parlons donc pas ici d’une vision fortuite, d’un temps, mais d’une habitude bien ancrée, jamais remise en question.

« Il est mature pour son âge » : une idée à reconsidérer

« C’est une phrase qu’on utilise souvent, et avec affection. Parce que ces signaux nous remplissent de fierté – il parle bien, comprend tout, est autonome -, cela nous rend heureux mais crée une incompréhension. La maturité émotionnelle, c’est autre chose. Elle est plus lente, plus silencieuse, moins visible. Elle ne grandit pas à la même vitesse que les mots ou le raisonnement. Et surtout, il faut l’accompagner, pas l’accélérer. »

La maturité émotionnelle implique la capacité de reconnaître et de réguler ses propres émotions, de comprendre celles des autres et de faire face à des situations complexes sans se laisser submerger par celles-ci. Ces compétences se développent progressivement et prennent du temps. Ils ne peuvent pas être accélérés simplement en exposant les enfants à des contenus plus avancés.

En effet, l’avancée peut créer une croissance apparente, mais pas toujours soutenue par une réelle élaboration émotionnelle. Un enfant peut sembler indifférent à un contenu intense, mais ce calme apparent ne signifie pas nécessairement qu’il traite adéquatement ce qu’il voit.

Il est donc utile de changer de perspective : la question n’est pas de savoir si l’enfant « peut » regarder un contenu, mais si ce contenu est réellement utile à sa phase de développement. Les enfants n’ont pas besoin d’être exposés très tôt à des histoires complexes pour s’épanouir. Au contraire, les enfants ont besoin d’expériences adaptées à leur âge, qui leur permettent de développer progressivement une sécurité émotionnelle et une compréhension.

L’âge recommandé : guide pour parents avertis

« Peut-être que la question à poser n’est pas : mon fils peut-il regarder ce film ? Mais plutôt : en a-t-il vraiment besoin en ce moment ? « 

Parce que grandir n’est pas une course pour savoir qui arrivera en premier. Il n’y a aucun avantage à se précipiter. En effet, proposer aux enfants un contenu adapté à leur âge (léger, compréhensible, rassurant), c’est leur permettre de construire sereinement une base émotionnelle solide. Une base qui, plus tard, les aidera réellement à aborder même les histoires les plus complexes. Sans hâte. Comme tout ce qui en vaut vraiment la peine. »

Et l’essentiel, peut-être, est là, dans cette dernière matière à réflexion que nous propose le médecin. Grandir devient une course à pied. Nos fils et nos filles ratent des étapes importantes parce que nous le voulons ou parce que nous le leur permettons. Et cela s’applique à tout, à toutes les expériences que nous vivons désormais à bout de souffle et même sans qu’on nous le demande, à une époque performative, qui produit des adultes de moins en moins heureux.

De plus, comme d’habitude, le dialogue joue un rôle important, non seulement pour faire comprendre pourquoi le film n’est pas adapté à l’âge de nos enfants, mais aussi lorsque le contenu est vu, il est essentiel de parler. Parler de ce que vous avez vu aide les enfants à donner un sens aux images et aux émotions.

Parfois, on ferme les yeux même pour vivre sereinement, car les enfants n’ont pas le même âge et chaque film choisi peut déplaire à quelqu’un. Alors, pour ne pas transformer chaque après-midi ou chaque soirée en champ de bataille, faisons avec. Pourtant, l’énergie que nous économisons pendant ces heures pourrait être peu de chose comparée aux ressources que nous devrons déployer, face à un langage vulgaire et violent, que certaines scènes auraient pu transférer à nos garçons/filles ou à une anxiété qui ne devrait jamais appartenir aux plus jeunes et qui aurait pu trouver sa cause dans cette exposition jamais remise en question d’intrigues destinées à des esprits plus mûrs !